Angkor ou le mythe du babeurre

            A quelques kilomètres de Siam Reap, une visite des vestiges de la civilisation khmère ne peut laisser indifférent les cœurs les plus blasés. La beauté, la majesté et la sérénité de ces visages de pierre nous feraient presque oublier les années de terreur qui ont marqué le Cambodge il y a à peine trois décennies. Néanmoins, dans les longues galeries à colonnades, et à travers une mythologie exubérante, les bas-reliefs illustrant des épopées nous rappellent que les forces du bien et du mal se livrent un combat éternel.


          Il y a pourtant eu des accalmies, comme cette trêve tacite entre les dieux et les démons, si l'on en croit une légende qui est à l'origine de maints produits dérivés: celle du «Barattage de l'océan de lait», que l'on retrouve principalement illustrée à Angkor Vat, mais aussi sur les murs d'autres temples, comme le Bayon (Angkor Thom) et le Preah Khan. Dans la statuaire locale, c'est un thème récurrent, d'où ont émergé les apsara-s (danseuses célestes), les naga-s (serpents divinisés) et les dwarpala-s (gardiens des portes).


          Au royaume d'Angkor, les "concepteurs" et les artistes du 12ème siècle semblent avoir beaucoup aimé cette histoire d'entente cordiale entre les ennemis de toujours, les dieux (deva-s) et les démons ou anti-dieux (asura-s), qui durent temporairement s'allier pour extraire ensemble le nectar de l'océan cosmique et primordial.


          Selon les différentes versions recensées et leurs inévitables variantes, les deva-s et les asura-s se disputaient avec acharnement l'hégémonie universelle. Sur le point de perdre la partie, les dieux, qui étaient alors mortels, appelèrent Vishnou-le-protecteur (l'un des dieux majeurs de l'hindouisme) à la rescousse. Celui-ci leur conseilla finement de prétendre l'union sacrée avec les démons, afin de pouvoir soulever le mont Mandhara (l'Olympe des hindous) et de l'utiliser comme un pivot pour baratter l'océan, au fond duquel était caché L'Amrita, l'élixir qui rendait invincible et immortel. Ils entreprirent donc de faire tourner cet axe sur lui-même en utilisant le serpent mythique Vasouki, désigné volontaire pour servir de corde.


          Les asura-s saisirent le Naga géant par la tête pendant que les deva-s l'attrapèrent par la queue. Tirant chacun leur tour, ils se mirent à baratter pendant un bon millénaire.

              Sur la plupart des représentations, Vishnou, aux quatre bras en l'air et une jambe autour de la montagne, dirige les opérations. Indra est assis au sommet pour stabiliser le tout et les disques du soleil et de la lune apparaissent de chaque côté. Les deva-s sont à droite et les asura-s à gauche, et des apsara-s volent au-dessus. On distingue les dieux des démons parce que les premiers sourient et les autres ont l'air furibards.


          Épisode intermédiaire: comme le mont Mandhara menaçait de s'enfoncer dans le plancher sous-marin, Vishnou s'incarna en tortue (appelée Kourma) et prit la montagne sur sa carapace pour que le barattage puisse continuer. Le mouvement alternatif (sic) remua les profondeurs de l'océan, faisant progressivement remonter à la surface des choses merveilleuses. Entre autres: Kamadhenou, la vache sacrée céleste, source perpétuelle de lait et de beurre, qui satisfait tous les besoins; Chandra, le dieu-lune dont Shiva orne son front; Ucch-aisshravas, ancêtre des chevaux terrestres; Shri, déesse de la Beauté et de la Fortune, que Vishnou épousa; Airavata (Erawan), l'éléphant blanc à six défenses dont Indra fit sa monture; les nymphes célestes (apsara-s) et Dhanvantri, le médecin des dieux, tenant entre ses mains la jarre pleine d'Amrita.

          Mais dès qu'ils virent ce dernier, les démons se ruèrent sur lui et, avant que les dieux n'aient le temps d'intervenir, lui ravirent la potion magique. Comme de bien entendu, la trêve entre les deva-s et les asura-s fut rompue de facto, et ils se mirent à lutter pour s'approprier la précieuse liqueur. Vishnou, encore lui, trouva la parade: il prit la forme de Mohini, une «Mata-Hari» aux charmes irrésistibles, afin de distraire les asura-s, pendant que les deva-s se délectèrent du nectar, devinrent immortels et renvoyèrent les démons vers les entrailles de la terre. Vae victis.


          Les artistes khmers ont aussi fait figurer Ravana (le géant à dix visages tenant les cinq têtes de Vasouki) et Hanuman, le dieu-singe, dévot herculéen: il s'agit d'un pieux anachronisme car tous deux n'appartiennent pas à la légende originelle du barattage. Ce sont des personnages du Ramayana, l'épopée relatant l'histoire de Rama, une autre incarnation de Vishnou, qui est décidemment omniprésent à Angkor.


          Et lorsqu'on passe dans la zone «Duty Free» du hall des départs de l'aéroport de Bangkok (Suvarnabhumi/Souwanaphoom), on tombe forcément sur cette scène qui y est représentée grandeur nature, ou presque, par des statues polychromes. C'est donc un thème que tous les voyageurs quittant le royaume connaissent même sans le savoir...

 
[Aéroport de Bangkok]

Symbolique du Barattage

          Cette 'parabole' décrit en fait l'effort spirituel d'une personne qui essaie d'atteindre la réalisation de soi par la concentration et la maîtrise des sens. Les deva-s et les asura-s sont les aspects positifs et négatifs de la personnalité de chacun. La participation des deux signifie que lorsqu'on recherche la béatitude par la pratique spirituelle, il faut intégrer et harmoniser à la fois ses talents et ses faiblesses, et mettre les deux énergies à contribution pour atteindre le but.


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          L'océan de lait est l'esprit ou la conscience humaine. L'esprit est comme une mer infinie dont les pensées et les émotions sont les vagues qu'il faut pacifier.

          Le mont Mandhara, symbolise la concentration. Ce nom est composé de deux mots: mana (esprit) et dhara (flot unique), ce qui veut dire «réunir l'esprit en un seul flot». Ce n'est possible que par la méditation.


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          Le mont Mandhara est soutenu par Vishnou sous la forme de la tortue Kourma. Elle symbolise le retrait des cinq sens, juste comme la tortue rentre sa tête et ses pattes dans sa carapace. Le serpent Vasouki symbolise le désir qui doit être contrôlé, sans quoi il déstabilise l'individu.


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          Les différents objets précieux qui sortent de l'océan pendant le barattage représentent les pouvoirs psychiques et spirituels obtenus au fur et à mesure des progrès, étape par étape.


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          Dhanvantari symbolise la santé et signifie que l'immortalité (la longévité, pour être plus exact) et le succès spirituel peuvent être atteints seulement lorsque l'esprit et le corps sont parfaitement sains. Mens sana in corpore sano, la Vérité est intemporelle et universelle.

                                                Raymond Vergé

PRÉCISIONS LEXICO-HISTORICO-MYTHOLOGIQUES

          Le nom du Cambodge viendrait de Kambou-ja, signifiant «fils de Kambou», ce dernier étant un sage des légendes de l'Inde ancienne, qui aurait épousé une déesse des eaux (et ils eurent beaucoup d'enfants !).

Autre explication (L'Internaute.com):

Le nom du Cambodge viendrait de Kambu Swayambhuva, un sage hindu. Ancien roi de l'Inde, il était parti à l'aventure en extrême orient et avait pénétré une zone sauvage, gouvernée par un roi "Naga" (le nom de la population du golfe du Bengale). Après l'avoir vaincu, Kambu épousa sa fille, Mera. Les noms de Kambu et Mera auraient donné le nom "Khmer" (la langue et la population cambodgienne). Le mythe s'inspire en partie de la réalité selon les historiens. Le prince Kambu sera suivi par son fils Shreshthavarma Kambuja et par toute une dynastie du même nom. Mais le pays ne portera le nom de "Kambuja" qu'au début du IXe siècle, après une période de troubles suivie d'une réunification.

 

          «Siam Reap» (ville voisine d'Angkor) en langue khmère veut dire littéralement «défaite à plate couture des Siamois», suite à une ultime bataille où la domination d'Angkor revint définitivement aux descendants de Kambou-ja. A noter que, de nos jours, les Thaïlandais l'écrivent pudiquement, en caractères siamois, «Sayam-raath», nom qui évoque un lointain royaume disparu. Il n'empêche que, en langue thaïe, on trouve aussi «Siam Riyap», et riyap (venu donc du khmer «reap») se traduit par «mis à plat», d'où l'acceptation implicite de la déculottée, mais à mots… couverts.

          Angkor est une forme dialectale du mot «nokor» (nakhon, en thaï), qui vient du sanskrit nagara (ville, résidence royale), et Vat, ou Wat, signifie «temple» en khmer. On peut traduire 'Angkor Vat' par : 'la ville qui est un temple'.


          Dans les différents sites d'Angkor, la figuration 'à grande échelle' du barattage, avec les douves pour océan et le temple pour montagne, était une sorte d'incantation rituelle destinée à assurer aux fidèles le nectar de la victoire et de la prospérité...

          Amrita trouve sa racine dans le mot signifiant la mort: «mrityu», précédé et conséquemment annulé par le privatif «a». Cela signifie donc: «qui confère l'immortalité».


          Vishnou (Phitsanou en thaï) est très présent dans la culture siamoise. L'aigle Garuda, emblème royal, est son véhicule, ce qui laisse entendre clairement que le monarque est de fait un "deva-raja", i.e. roi d'essence divine.


            Indra, chevauchant Erawan (à trois têtes), a également une place prééminente aux bords du Chao Phraya puisqu'il est le dieu tutélaire de la ville de Bangkok.


Au Cambodge, le mythe du babeurre
se retrouve aussi dans le "marketing" du vin de palme:
une délicieuse alternative à la bière...

Pour aller plus loin dans le temps et dans l'espace:

AGENCE DE VOYAGE FRANCO-CAMBODGIENNE
TOUR-RECEPTIF-ORGANISATION DE SEJOURS
ET RESERVATIONS D'HEBERGEMENTS
SUR TOUT LE CAMBODGE
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Entrée du temple d'Angkor Thom: le pont d'accès est bordé par les dieux et les démons en plein barattage [Crédit photo: Sylvain BAGNI]


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Cambodge: mise en garde contre les risques d'un "conflit armé" avec la Thaïlande

PHNOM PENH (AFP) - 13/10/2008 13h23

Le Premier ministre cambodgien Hun Sen (d) avec le ministre des Affaires étrangères thaïlandais Sompong Amornviwat (g), le 13 octobre 2008 à Phnom Penh

 

Le Cambodge a mis en garde la Thaïlande contre les risques d'un "conflit armé de grande envergure" alors que des troupes restent mobilisées autour d'un temple frontalier et qu'aucune percée n'a été réalisée lors d'entretiens ministériels lundi.

Dans des déclarations à la presse, le Premier ministre cambodgien Hun Sen a exigé le retrait, avant mardi soir, de quelque 80 soldats thaïlandais qui auraient pénétré dans une zone contestée, alors que le ministre des Affaires étrangères de Bangkok, M. Sompong Amornviwat, était reçu à Phnom Penh.

Le ministre cambodgien des Affaires étrangères Hor Namhong s'adresse à la presse, le 13 octobre 2008 à Phnom Penh

"S'ils (les militaires thaïlandais) ne peuvent se retirer cette nuit, ils doivent se retirer demain (mardi)", a dit Hun Sen, ajoutant: "nous avons essayé d'être patients, mais j'ai indiqué au ministre thaïlandais des Affaires étrangères que le secteur est une zone de bataille pour la vie et la mort".

Plus tôt, le ministre cambodgien des Affaires étrangères Hor Namhong avait reçu M. Sompong mais le premier a affirmé que le second n'était "pas en mesure de signer quoi que ce soit".

Ces entretiens se sont déroulés alors que le Premier ministre thaïlandais Somchai Wongsawat a dû annuler une visite lundi au Cambodge, alors que la crise politique ne cesse de s'aggraver dans son pays.

Hor Namhong a affirmé que pendant son entretien, il avait reçu des informations selon lesquelles des soldats thaïlandais avaient pénétré dans une zone disputée.

"J'ai dit à mon homologue thaïlandais que l'envoi de nombreuses troupes le long de la frontière était dangereux et pouvait provoquer un conflit armé de grande envergure", a dit le ministre cambodgien, avertissant qu'"un coup de feu" pouvait partir à tout moment.

Depuis trois mois, la tension est vive dans la région du temple khmer de Preah Vihear, inscrit en juillet au patrimoine mondial de l'Unesco.

Ce temple, situé sur un promontoire, relève de la souveraineté du Cambodge, selon une décision de la Cour internationale de justice de La Haye en 1962.

Mais une zone de 4,6 km2 en contrebas des ruines continue de faire l'objet d'un grave différend entre Bangkok et Phnom Penh. Les Thaïlandais contrôlent les principaux accès à Preah Vihear. La frontière Cambodge-Thaïlande n'a pas été délimitée dans de nombreux secteurs.

Hor Namhong a averti lundi que le Cambodge saisirait une cour internationale si les deux pays ne pouvaient se rencontrer pour régler les différends dans "un laps de temps approprié".


Dessin de Stephff publié dans LPJ du 21/10/08
pour illustrer le litige entre la Thaïlande et le Cambodge
concernant le temple de Prea Vihear (Khao Phra Viharn pour les Thaïlandais)
A noter les deux "nagas" à sept têtes qui se défient

D'après Xavier Galland dans son article "

Khao Phra Viharn: Un bijou de l'art khmer" (Gavroche nº169-Novembre 2008): "Le second gopura possède un remarquable linteau représentant l'amritamanthana, ou "barattage de la mer de lait", un des mythes fondamentaux de l'hindouisme expliquant comment, au début des temps, les dieux et les démons se sont unis pour extraire le nectar d'immortalité de la mer de lait. Bien moins imposante que la version de la même scène figurant sur les murs du temple d'Angkor, cette représentation est néanmoins une des principales attractions de Khao Phra Viharn".



16/03/2008
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