Ça passe ou ça casse à Pattaya

Nous l'avons «crash-testé» pour vous… 

C'est un fait paradoxal mais malheureusement acquis, en Thaïlande comme ailleurs, les accidents de la circulation surviennent aussi très souvent au cours de trajets habituels et familiers, en agglomération, lorsqu'on part travailler ou que l'on va faire ses courses. Tout en restant vigilant, on se sent en confiance, on roule un peu en 'pilote automatique'. Le parcours est balisé, on a ses repères dans l'espace et dans le temps. 

 

 

Et puis un beau matin, le scénario ne se déroule pas comme prévu. Le comportement atypique d'un usager, pour rester poli, vient casser l'illusoire et trompeuse routine. Illustration par l'exemple: motard parmi les autres, on attend patiemment au feu rouge; de l'autre côté du carrefour, un camion stationné sur la gauche et qui démarre, pépère, alors que de ce côté-ci le feu passe au vert. On suppose [bêtement] que le lourd véhicule va aller tout droit, mais non, il entame un demi-tour quasiment sur place. Le rétroviseur et le clignotant sont des accessoires vraiment inutiles. Et d'un usage trop compliqué. Encore une idée de Farang. De surcroît, le chauffeur se dit que devant, la voie est libre, et ceux qui viennent derrière verront bien qu'il y a un obstacle, alors pourquoi s'en soucier ?

 

Effectivement, la première vague de mobylettes évite de se briser sur l'écueil en le contournant par la droite. On (le motard lambda) arrive directement derrière, en pleine accélération, alors que le mastodonte est en travers de la route, à 45º par rapport à l'axe. Il est déjà trop avancé pour qu'on puisse lui passer sous le nez. Reste le goulet entre son arrière-train (obscène de suffisance aveugle) et le trottoir de gauche. Mais trop tard pour prendre la tangente. On freine des quatre fers. La moto chasse et se couche, glissant, filant, fonçant inexorablement vers l'incongru et divagant récif. 

Une fraction de seconde avant le choc, on se dit encore, comme dans un film célèbre (La Haine !): ''Jusqu'ici tout va bien'', avec cette inaptitude atavique à désespérer (selon l'élégante formule de Romain Gary). Et puis la réalité se rappelle à votre mauvais souvenir par une douleur d'abord fulgurante, puis lancinante, dans le bassin et les jambes. On gît sur la chaussée comme un chien qui a eu les reins écrasés. La moto est à quelques mètres. Elle n'a rien, tranquillement renversée sur ses arceaux de protection. Elle a pourtant servi de tampon, évitant un contact direct avec le châssis anguleux du camion.  

Tiens, au fait, il est où le camion ? Sans oser trop relever la tête, on scrute l'horizon par la visière du casque intégral: cette montagne absurde qui cachait le soleil s'est… éclipsée. Il n'y a plus que le ciel bleu, tout là-haut, impassible et impavide. Puis, un par un, presque timidement, quelques visages à la mine concernée (et consternée) apparaissent dans le rectangle d'azur. On entend des voix [en thaï et en anglais] venues de l'autre côté du mur de la souffrance: 'Comment vous sentez-vous ? – Mal, très mal ! – Vous pouvez-vous lever ? – Non, je suis littéralement aimanté au sol par une formidable inertie (on n'ose dire paralysie). – Attendez, on va s'occuper de vous. Vous voulez qu'on prévienne quelqu'un ? – Oui, prenez mon portable, appelez ce numéro, là, j'avais un rendez-vous…'. Avec un camion qui s'est débiné.  

Les minutes passent avec une temporalité à double vitesse, dans une sorte de schizophrénie constructive: en surface, là où ça fait mal, on se dit ''Mais qu'est-ce qu'ils foutent, ces ambulanciers de m… ?!'' cependant qu'au plus profond de soi-même, dans les abîmes pacifiés de la conscience, on a déjà accepté la dure fatalité; l'esprit se libère de toute velléité de révolte et se satisfait (presque !) d'habiter ce corps éteint, soumis, apathique et brisé. 

Enfin, un policier casqué se penche et demande, d'un ton amène, à quel centre hospitalier il faudra déposer monsieur. Monsieur n'a qu'une assurance minimale et obligatoire (plafond: quinze mille bahts), il opte donc pour l'hôpital général le plus proche. N'ayant jamais eu d'accident en sept années de résidence, il avait estimé superflu d'alourdir le poste budgétaire consacré à la couverture médicale. Erreur. La maxime qui rappelle que ''L'assurance paraît toujours trop chère avant l'accident'' n'est pas qu'un argument commercial vain et creux... 

 

Deux brancardiers hilares viennent troubler ces amères réflexions. On attend de voir comment ils vont s'y prendre pour vous soulever sans provoquer les cris et les grincements de dents (voire quelques insultes). Mais non, ils font ça très bien. La civière se sépare en deux par le milieu et chaque moitié est glissée latéralement sous le corps de la victime. Enlevez, c'est pesé. La portière se referme avec un bruit de couperet et on se met à fixer le plafond, comme si on voulait voir au-delà du réel. L'ambulance conviendrait mieux à un usage vétérinaire, mais l'heure n'est pas aux râleries. Cap sur l'hôpital de Banglamung. Trajet sans histoire. Quelques secousses vite absorbées; le corps et le mental s'adaptent d'un commun accord.  

Arrivée aux Urgences, cliquetis du brancard qui se déplie, dédale de couloirs, néons aveuglants, voyage en ascenseur, radiographie maladroite, hurlements appropriés, diagnostic bredouillé (''C'est votre colonne vertébrale – Merci, mais on s'en doutait un peu''). Ils ne sont pas équipés pour ce type de trauma, donc transfert vers l'hôpital de Chonburi, et rebelote, transport à bestiaux, cahots mal assurés, moult coups de freins ratatineurs, démarrages en trombe, virages vertigineux, force centrifuge, puis centripète, enfin re-arrivée aux Urgences, re-cliquetis du brancard qui se déplie, re-dédale de couloirs, re-néons aveuglants, re-voyage en ascenseur, re-radiographie maladroite, re-hurlements appropriés, diagnostic confirmé (''C'est votre colonne vertébrale – Ah bon ? J'aurais pas cru, voyez…''). 

Mise sur voie de garage. Attente interminable. Tout le monde s'en fout. Enfin un lit se libère. C'est toujours mieux que la civière. Enfin, on est déshabillé, camisolé, calé, stabilisé. Surtout, ne pas bouger. Surtout ne pas réveiller, ne pas provoquer la douleur horrible et sournoise qui se cache, tapie dans les lombes, à l'affût du moindre geste. Faire le mort, tromper l'ennemi. On s'abandonne, on ne se résigne pas. Tout ce que l'on veut à cet instant c'est quitter son corps, sortir de l'enveloppe et se fondre dans l'espace. Mais on n'échappe pas à ses biorythmes, à ses cycles, à ses transits. On s'adapte pour mieux les traverser, pour vivre en bonne intelligence avec ses besoins impérieux… 

Le chirurgien-orthopédiste fait une courte apparition vers 22h30. Il parle d'opération. Cent mille bahts. On pense ''Aïe !'' mais on dit ''Amen''. La nuit passe dans un demi sommeil bourré d'analgésiques. C'est Noël. Le lendemain, dans le sud, le tsunami emporte tout. Bien au sec sur son lit de misère, on reste accroché à sa bouée de sauvetage, c.-à-d. son portable. Échanges de SMS. Appels compatissants. Quelques amis se mobilisent et collectent de l'argent, en prévision. 

Puis au bout de quelques jours, on se voit renvoyé vers ses pénates, avec un corset orthopédique. L'opération est reportée, allez savoir pourquoi. Visite de contrôle, trois semaines [de sofa] plus tard (car la chambre, à l'étage de la maison, est une destination impossible). Confirmation de la nécessité absolue d'une intervention chirurgicale. L'hôpital Sirikit de Sattahip est recommandé par plusieurs amis éclairés. On s'y transporte dare-dare. Admission sur le champ. Il faut stabiliser la colonne vertébrale. Ca sera du titane, ce matériau ''noble'', issu d'un alliage peu dense (donc léger), résistant, inaltérable, amagnétique, biocompatible. Il en faudra deux barres, fixées par 8 vis, de part et d'autre de la colonne, allant de la 1ère à la 5ème lombaire. Mais c'est cher, il faut payer une bonne partie d'avance. Quatre-vingt mille bahts d'abord, quarante ensuite. Mais c'est qu'on ne les a pas sous la main, et la famille (en France) a déjà donné dans un passé récent. 

C'est alors qu'apparaît le bon samaritain, Alexandre, un hôtelier français (installé à Pattaya), prévenu par un ami commun, et qui règle le problème avant qu'il ne se pose. Il parle comme Malraux: ''Une vie ne vaut rien, mais rien ne vaut une vie''. Cent vingt mille bahts pour qu'un homme puisse se tenir debout, ça ne lui paraît pas démesuré, ni exorbitant. Il paie rubis sur l'ongle et le sourire aux lèvres. 

L'opération a donc lieu. On en revient équipé, sécurisé, mais tout est à recommencer. Apprendre à s'asseoir, à marcher, à rêver. Manger, se laver, se changer sont encore des entreprises redoutées. La douleur est omniprésente, heureusement modérée par la morphine* (Voir plus bas).  

Et puis on relativise: parmi les compagnons de chambrée, un jeune  Thaïlandais vient régulièrement demander si l'on a besoin de quoique ce soit (journal anglophone, fruits frais, bonbons, biscuits, carte téléphonique ?). Il adore faire les courses et rendre service. Il sourit et plaisante avec tout le monde. Pourtant, il vient d'être amputé du bras droit et ne se déplace qu'en fauteuil roulant, poussé par un des membres de sa famille qui se relaient en permanence auprès de lui. Devant un tel appétit de vivre, on ne se trouve pas si mal loti et on en oublie même de se plaindre! 

Raymond Vergé 

*Les gentilles infirmières m'avaient placé une aiguille dans la veine du bras, reliée à un dispositif de seringue électrique posé sur des pieds à roulettes et comportant un pavé numérique pour régler le débit que je m'empressais d'augmenter dès qu'elles avaient le dos tourné, ce qui m'a bien aidé à supporter cette épreuve.
 

Pour en savoir plus sur mon expérience de toxicomane:
 
Rédemption 1ère partie + Rédemption 2ème partie 

 

 

 



16/03/2008
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