Les mythomanes de Pattaya

 L'imagination au foutoir* 

            "On peut tromper quelques personnes pendant quelque temps, mais on ne peut tromper tout le monde tout le temps" (citation de [ou reprise par] Bob Marley). Ma mère disait plus simplement: "Tout finit par se savoir…".

          Il n'a guère dû vous échapper que Pattaya attire, entre autres originaux, un certain type d'Homo Farangus Erectus. Outre les spécialités locales qui font tout son charme et sa réputation, la ville se caractérise par le plus grand nombre de mytho-mégalomanes au kilomètre carré de ce côté-ci du Chao Phraya. La plupart ne sont pas dangereux et ils constituent des spécimens de choix pour les ethno-socio-psycho-anthropologues que nous sommes tous un peu à nos heures.       

            Car lorsqu'on parle de timbrés et de détraqués, il ne peut s'agir que des autres, bien sûr, et pas de soi-même ! (Avant de poursuivre [le délire], précisons que nous ne traitons ici que de sujets francophones, en laissant les autres communautés linguistiques se démerder avec leurs propres déjantés, azimutés, barjos, branquignoles, cinglés, dingues, fadas, fêlés, fondus, frapadingues, jobards, etc…).

          Qui d'entre nous n'a pas rencontré un de ces "Tartarins de Pattascon"? Sans qu'on leur demande rien, ces menteurs invétérés autant que compulsifs essaient de nous en mettre plein la vue pour pas un rond (car ils sont aussi souvent très radins).

          Pour mémoire, l'un d'entre eux a défrayé la chronique en racontant à tout le monde qu'il était détenteur d'un doctorat en économie (bac +10 minimum) et qu'il avait même généreusement fait profiter de sa science les énarques du ministère des finances (garde-à-vous et Bercy meaucoup). A Pattaya, il se la jouait "proche du peuple" et avait ouvert, incognito, un bar avec hôtesses et en toute modestie.

          Seulement, son expertise économique était beaucoup trop sophistiquée pour lui permettre de comprendre le b. a.-ba. Môssieur ne se souciait point des contingences matérielles. Il avait d'autres choses à penser, sans doute beaucoup plus importantes et que le commun des mortels ne soupçonne même pas.

          C'est ainsi qu'au bout de neuf mois de loyers impayés, la proprio, sino-thaïe comme de bien entendu, a fait quérir la maréchaussée qui est venue procéder à une enquête de routine.

          Notre savant-poète et prince de la finance était en overstay depuis plus d'un an. Comme il avait malencontreusement claqué tout son blé avec celle qui lui servait de caissière (beaucoup plus calée que lui en économie[s], d'ailleurs), il avait fallu faire la quête dans toute la cité pour lui payer son vol de retour vers la mère patrie (ce n'est pas pris en charge par les autorités thaïlandaises!).

          Selon des sources bien informées, il n'avait été que simple employé de la RATP. Des p'tits trous, des p'tits trous, toujours des p'tits trous…

          Un autre qui a eu son heure de gloire et a même sa photo dans le Pattaya Mail (rubrique erreurs judiciaires): il tenait des discours d'une intelligence profonde, avec énormément de conviction et d'arguments irréfutables. D'après lui, il fallait prendre l'argent là où il était, mais pas ailleurs!!  

       Je vous laisse réfléchir une seconde, pas plus, sur cet axiome inébranlable, et vous serez sans doute d'accord sur le fait que prendre l'argent là où il n'est pas, c'est un peu plus difficile. D'où l'importance de sa réflexion.               

          Vous comprenez, devant lui, on n'osait pas étaler des théories éculées et passepartout. De toute façon, il balayait vos vaines remarques d'un geste de la main, accompagné d'un sourire en coin, à peine méprisable, condescendant, hautain. Vous n'êtiez après tout que du menu fretin.


Lui, il se la jouait impériale, genre: ils vont voir ce qu'ils vont voir ces petits cons, ouarf ouarf!

 

          Pendant plus de deux ans, il a tenu salon en se gargarisant de ses trouvailles faramineuses. Vous reveniez le lendemain, après avoir cogité toute la nuit sur ce qu'il vous avait dit la veille. Vous aviez préparé votre petit laïus: thèse, antithèse et conclusion, enfin ce qu'il vous restait de l'école, mais lui, il était déjà passé à autre chose, une nouvelle idée brillante, et vous rentriez la tête dans vos épaules, un peu abasourdi, tout penaud devant cet Olympe de connerie monumentale que vous preniez pour du génie. Vous ne saviez quoi dire pour trouver grâce à ses yeux et pour qu'il daigne enfin vous mettre dans la combine.

          Jusqu'au jour où il a ouvert son petit centre commercial, une sorte de capharnaüm éclectique, en plein dans un carrefour rugissant et pétaradant.

          "Il y a 2000 véhicules qui passent devant chez moi tous les jours" proclamait-il. Le problème c'est qu'ils ne s'arrêtaient pas et ne laissaient en guise d'espèces sonnantes et trébuchantes, outre leurs insupportables décibels, que des vapeurs d'essence nauséabonde. Un fort joli fiasco qui a entrainé plusieurs personnes dans d'énormes problèmes de perte de temps, d'argent, d'énergie et plus grave, d'espoir.

          Ah il était beau notre théoricien au verbe inépuisable, tiens! La débandade, et à Pattaya, qui plus est! Depuis, il ne fait plus trop le fier. Il doit encore être dans le coin à l'abri du besoin, touchant sa rente de la mère patrie.          

            Si vous le rencontrez, il ne manquera pas de vous rappeler que nous sommes tous des primates et qu'à partir du moment où une fille est réglée (i.e. pubère), même (et surtout!) si elle n'a que douze ans, la nature vous autorise à la déflorer. Scientifique!!

            J'ai récemment connu un autre beau-parleur hypnotisé par ses propres discours.  C'est un cas pathologique très typique à Pattaya. On ne s'ennuyait pas avec lui: fort nerveux, hyperactif, toujours sur la brèche et très difficile à suivre. Français, il se prétendait commissaire de police, disait gagner, en plus de ses émoluments de fonctionnaire (assermenté?), un million de bahts mensuels avec ses reproductions d'art bouddhique, mais avouait par ailleurs ne pas pouvoir embaucher un Farang à vingt-mille bahts par mois pour tenir sa boutique, et encore moins lui procurer un permis de travail.

          Ce n'étaient pourtant pas les relations qui lui manquaient, ô que non! Jugez plutôt: il jouait au golf avec les ministres du gouvernement thaïlandais et s'était associé avec le fils (ou le frère?) de Hun Sen avec qui il avait ouvert trois boutiques dans le Hilton de Phnom Penh, rien que ça.

          Un jour, pendant la conversation, devant une statue en vente dans sa boutique, j'ai voulu faire le malin en lui sortant "Période Sukhothaï, treizième siècle". Il m'a repris comme un chenapan : "Mais pas du tout, Sukhothaï, c'est le seizième siècle !". Pas de bol, je m'étais justement documenté la veille. C'est là que je me suis dit, attention, en voilà encore un autre qui a eu un accident de poussette quand il était marmot. Pathétique…

            Un soir, dans un restaurant de la Beach Road, j'ai assisté à la scène suivante: un type (encore un franssaoui, on l'appelait "Casque d'or", à  cause de sa moumoute) venait de me dire: "Moi, j'ai des affaires aux Philippines et dans les Émirats, je gagne entre quatre cent et cinq cent mille bahts par mois, qu'est-ce que tu crois, je voyage toujours en première, je suis comme ça moi!".

          A moment donné, il a voulu passer un appel interurbain (les portables, ça fait plouc sans doute et c'est pour les pauvres). Le resto disposait d'un appareil à sous. Il sort une pièce de dix bahts (acceptée par la machine) et demande deux pièces de cinq à la caissière qui s'excuse en lui disant qu'elle n'a pas la monnaie. Notre millionnaire fait un scandale: "Mais c'est quoi cette turne? Je ne veux pas gaspiller cinq bahts pour rien moi!!". Oui oui, en plus ils sont très radins. Et pitoyables.

            Et un autre, jeune oisif celui-là, m'en a sorti une énorme (mais qu'allez-vous donc penser?!): il a tenté de me laisser accroire que la police locale lui avait proposé de l'embaucher pour repérer et surveiller les mafias étrangères, pour un salaire, tenez-vous bien, en plus de l'arme de service fournie, de trois cent à quatre cent mille bahts par mois!

          Je lui a rétorqué, en essayant de ne pas éclater de rire: "Tu veux dire par an?", sachant que même pour dix ans, c'est absolument impossible. "Non non non, qu'il m'a répondu, par mois!".

          "Et t'attends quoi pour le faire?" demandais-je ironiquement. "Et bien, tu vois, j'avais rendez-vous avec le maire, pour confirmer mon engagement, mais je me suis dit que même pour ce prix-là, ça ne valait pas le coup de se prendre une bastos, et je n'y suis pas allé. Tu sais, ils n'hésitent pas, ces mafiosi!!".

          Il est de notoriété publique que les informateurs étrangers ne perçoivent aucun salaire en Thaïlande, tout au plus quelques commissions, sur les "saisies" opérées par la police grâce à leurs indications. J'ai appris plus tard que ce freluquet avait dû quitter la ville précipitamment après qu'il eut été convoqué comme témoin dans une sombre histoire de meurtre (d'un Français). Retour de manivelle!

          Il y a aussi la classique des classiques: le mec qui vous raconte qu'il possède un hôtel-restaurant très coté en France, en plus de ses trois discothèques qui marchent du feu de Dieu. Il vous a quand même indiqué où c'était. Or, ironie du sort, quelques mois plus tard, lors d'un séjour dans l'Hexagone, vous vous rendez dans le coin et vous cherchez à le rencontrer: vous êtes bien emmerdé quand on vous apprend que ce n'est en fait que le portier-videur qui était venu passer ses congés payés à Pattaya. Il n'y a pas de sot métier… 

Raymond Vergé

*D'après le célèbre slogan de Léon Trotski (1879-1940):
==> L'imagination au pouvoir

On est toujours le beauf de quelqu'un...

Ou : Le billet du grincheux
          Ma mère me disait toujours: "On ne se voit pas, mon pauvre!" (en roulant le "r" de pauvre). II est vrai que les contradictions des autres nous apparaissent plus clairement que les nôtres. Que l'on soit chrétien ou pas, c'est l'histoire imparable de la paille et de la poutre. On aime bien se faire mousser en relevant certains traits de bêtise, ca console. On se dit: "Oh putain, j'espère que je ne suis pas comme ca!"

          Voici un exemple local bien franchouillard. Je connaissais à Pattaya un pote qui avait le chic pour débarquer chez moi n'importe quand, le mec «qu'a pas d'heure» et pour qui c'est toujours le bon moment parce que lui, il a un créneau de libre et qu'il faut s'y plier. Si j'étais en train de regarder une de mes émissions favorites, il la dénigrait systématiquement, la trouvait nulle, ne pouvant carrément pas supporter le présentateur.

          Si c'était un film, l'excuse était toute prête pour interrompre la séance: "Mais qu'ess-t'en a à foutre, ca repasse demain, merci TVS, allez laisse tomber, on va plutôt se faire une petite mousse!"

         

          Une fois justement, je lui réponds que ce n’est pas le moment de boire une bière car j'ai ma séance de gym une demi-heure après. II m'a engueulé : "Oh putain, t'es chiant comme mec toi, Oulala t'es pas marrant avec tes horaires, faut pas faire ci, faut pas faire ça, mais on est à Pattaya, merde!" II s'est donc décapsulé une canette en s'affalant sur le canapé et au bout de dix minutes il se tapote l'abdomen et déclare solennellement: "Aïe, faut que j'arrête de boire de la bière moi, je prends du bide, con!", en oubliant complètement qu'il venait de me reprocher de ne pas l'accompagner.

          Je ne lui ai même pas fait remarquer car à ce niveau-la, c'est irrécupérable, pour ne pas dire désespéré. Et le nombre de fois où il m'a dit qu'il allait reprendre la gym justement, sans que je ne lui demande rien! Demain on rase gratis... C'est drôle comme on se fait des promesses que l’on ne peut pas tenir!

          C'était aussi un gros fumeur, ca faisait trente ans qu'il tétait sa clope. Là encore, c'est sans espoir. Pourtant un jour il arrive en déclarant triomphalement: "Ca y est, j'arrête de fumer". Je le mets en garde: "Attention mon p'tit père, un sevrage aussi abrupt, c'est dangereux pour la santé, tu devrais y aller mollo, un seul paquet [par jour] au lieu de deux par exemple...".

          "Non non, protesta-t-il avec véhémence, j'arrête, et c'est point-barre! Chuis comme ça moi, qu'ess-tu crois, hé dis?".

           Le lendemain, sa copine du moment est hospitalisée pour une complication gynécologique et du coup, sans tambours ni trompettes, il s'est raccroché à son tube à cancer, soi-disant pour pouvoir mieux surmonter le choc émotionnel. II a dû être vachement soulagé d'avoir trouvé une justification "honorable" à son parjure.

         

        Avant de connaître le personnage sous toutes ses facettes, j'avais de l'estime pour lui et lorsque je suis allé me marier religieusement quelque part au fin fond de l'lssan, je lui avals demandé de m'accompagner tous frais payés (j'avais peur de me retrouver tout seul devant la belle-famille).

 

       Nous étions à peine revenus à Pattaya qu'il me prend à part pour me donner un conseil en toute amitié: "Tu sais, ta femme, je la sens pas, un jour elle va se barrer, elle va te laisser tomber, et dans pas longtemps, crois-moi ce que je te dis!"

         Vous parlez d'une intuition: ça fait déjà presque cinq ans et même si je mettais mon épouse à la porte, vous pouvez être certain qu'elle reviendrait par la fenêtre (elle sait bien qu'elle n'a pas décroché le gros lot, mais elle n'est pas sûre de trouver mieux).

         Lui, par contre, depuis cette mise en garde présomptueuse, a changé maintes fois de compagne, allant de galères en prises de tête carabinées. Je me souviens qu'un jour, on prenait l'apéro chez lui et il me sort, plein de conviction: "Allez, ce soir je prends la plus belle!"

         Le lendemain, je passe le voir pour admirer la perle des perles: une horreur, une môcheté boutonneuse et qui faisait très mauvais genre en plus. Même ses proches en avaient honte pour lui. L'idylle n’a duré que quelques semaines: il a dû la virer manu militari, l’ayant surprise en flagrant délit d’adultère, chez lui!

          II était également très fort pour le chantage affectif. Une fois, de but en blanc, il me fait: "Euh, tu peux me passer cinq cents bahts pour mon extension de visa, c'est mon dernier jour et je dois y aller tout de suite?".

          II m'avait déjà tapé moult fois et malgré ses remboursements plus ou moins rapides, je lui ai dit que je ne les avais pas sur moi (nous étions en ville).

          "Bon bon, qu'il me répond, c'est pas grave, je serai overstay, c'est tout!" II s'est débrouillé tout seul, ou en tapant quelqu'un d'autre. Ces gens-la finissent toujours par se démerder à force de gémir…

Raymond Vergé

PS: A la décharge de mon pote, je me dois de déclarer honnêtement que quelques années plus tard, il s’est bien amendé: il a arrêté de fumer et s’est mis à la muscu, en buvant moins de bière. Il ne doit plus d'argent à personne.

          J’ai moi-même divorcé de ma première épouse après sept ans de mariage. Il avait donc quelque part un peu raison dans son intuition… Qu’il me pardonne (s’il se reconnaît).



05/04/2008
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