Lop-Buri: un sanctuaire pour sidéens

Wat Phra Bath Nam Phu
 
(ou le mouroir des vanités)

            La 15ème conférence internationale sur le SIDA, qui s'est tenue à Bangkok en juillet 2004, a mobilisé les médias pendant quelques jours. Ce fut certes un bon coup de projecteur mais, en coulisses, un très long travail reste à faire. Pendant ce temps l'hécatombe continue. C'est bien entendu un problème sanitaire, économique et social d'une complexité cruelle et en constante évolution, donc très difficile à cerner.

          En Thaïlande, plusieurs organisations s'activent et s'occupent des malades (au total, plus d'un million de contaminés selon les autorités, un chiffre sans doute en dessous de la vérité). Outre les hôpitaux qui font ce qu'ils peuvent, on recense une bonne douzaine de services d'accueil et de soins à Bangkok, le double dans la région de Chiang Mai et les villes de Nong Khai, Phuket, Pattaya et Rayong ont chacune leur 'fondation caritative'. Certains temples bouddhistes se sont transformés en refuges pour les nouveaux parias.

          

             Ashley Judd et Coco Lee avec un résident incrédule
[p
hoto: AFP]

            Il en est un qui, le 11 juillet (en marge de la conférence), a même eu droit à un défilé de stars-ambassadrices comme Ashley Judd, Coco Lee et Jennifer Hawkins (Miss Univers 2004).

     Ce monastère 'reconverti' en asile ultime est situé à environ 130 km au nord de Bangkok.


            «Le Wat Phra Bath Nam Phu est un mouroir pour séropositifs où s'éteignent chaque année plus de cinq cents malades. C'est à Lop-Buri en Thaïlande. On recherche un ou des médecins volontaires qui accepteraient d'y faire un tour de salle au moins deux fois par semaine». C'est ainsi que le Dr Yves Wéry, médecin belge, présente, sur la page d'accueil de son site Internet, l'hospice auquel il a consacré bénévolement plusieurs années de sa vie.


[Le 'Wat' est niché en contrebas d'un relief d'origine volcanique]

            'Phra Bath Nam Phu' (prononcer 'phou') veut dire 'l'eau jaillissant aux pieds du Bouddha', en raison d'une source qui coule près d'un sanctuaire voisin abritant une 'empreinte sacrée'.


[Mise en bière matutinale]

            Définition de 'mouroir' (Petit Robert): hôpital où l'on ne dispense qu'un minimum de soins, en attendant la mort des sujets.

           Le 'Wat' (temple/monastère) est niché en contrebas d'un relief d'origine volcanique, à quelques kilomètres de la ville, isolé du monde des bien-portants, au bout de la route, au bout de l'errance, au terminus de la désespérance...


          Visite guidée. En cette fin juillet 2004, l'hospice se présente comme un joli camp de vacances noyé dans une végétation luxuriante. Un bel endroit pour mourir. Le grand parking, à l'entrée, est occupé par une flottille de cars bariolés qui attendent nonchalamment le retour de leurs passagers venus visiter les lieux. Des groupes scolaires, et militaires, surtout.


        Car cette 'vitrine de la maladie' se veut pédagogique. Le premier bâtiment qui attire le badaud par son enseigne est le 'Life Museum' (qui, au départ, s'appelait 'After Death Room').


        Étendus à l'air libre (sur des brancards), ou bien sous verre ou encore dans le formol, une douzaine de corps (hommes, femmes, enfants) nus et 'taxidermiés' s'offrent aux regards des chalands ébahis. Émotion garantie. Ce sont des ex-pensionnaires. Ils avaient au préalable accepté de servir d'exemple 'post-mortem'. Certains ont leur photo près d'eux, les montrant quand ils étaient vivants et pétants de santé.


[Avant et après]

        Dans un angle de la salle d'exposition, un squelette debout, très fringant dans sa cage de verre qui reste éclairée (illuminée !) toute la nuit. C'est du meilleur effet. Ça rappelle le train fantôme des fêtes foraines.


[Oscar... du meilleur éclairage]

          Un peu plus loin sont les fours crématoires, à l'architecture futuriste, très 'design'.


        Ils fonctionnent au gaz. Ça ronronne régulièrement. Ici, ce n'est pas 'Arbeit macht frei' (i.e. le travail libère) qu'il faudrait placarder [comme à l'entrée des camps de concentration] mais 'Tod macht frei' (i.e. la mort libère).


          Et puis on arrive au 'saint des saints', un bâtiment de plain-pied, le pavillon des cacochymes, souffreteux, hoqueteux et moribonds. Une trentaine de lits, équipés de barres métalliques amovibles (pour éviter les chutes intempestives), occupés par des figures ascétiques, recroquevillées dans leur détresse, pliant sous le fardeau, et qui vous renvoient une image de vous-même, simple mortel, pas très flatteuse.


          Extrait du site du Dr. Wéry*: «Viens frère, tire un peu la couverture, et entre dans mon enfer. C'est aussi le tien, crois-moi. Ici, il n'y a plus d'âge, plus de sexe, plus de faim, plus de nom, mais le dénuement absolu et l'élégance des victimes qui ne demandent pas la justification du génocide. Ici on espère pouvoir ne plus espérer... sinon une fin plus facile que celle des autres. Ici, ce n'est pas la compassion que l'on cherche, ni Dieu, mais la paix. Ne plus souffrir. Ces belles grandes mains ont construit des ponts et des passions. Il ne reste déjà plus que des ruines et des souvenirs... Bientôt plus que du vent... du vent. Il y a un art pour mourir et affronter la terreur. Les larmes sont grotesques, mais le style, l'humour, l'humilité et la simple prière suffisent pour traverser l'Achéron...».


[La tonsure est de rigueur pour tous les nouveaux arrivants]

          Ce jour-là donc, en plus de l'aide-soignante en chef et de ses assistantes thaïlandaises, une demi-douzaine de bénévoles 'farangs' apportaient un peu de chaleur [et de soins] à ces solitudes transies par l'exclusion. Une Néo-zélandaise, une Danoise, une Allemande, deux Néerlandais (un homme et une femme) et même un Français (Damien, 38 ans, parisien) qui, lui, repartait le lendemain, après dix jours passés dans le mouroir. Un séjour un peu bref qu'il n'avait pas programmé : quelqu'un l'avait amené au temple et il s'était proposé spontanément.


[Damien, bénévole de passage, en plein service]

          Mais il ne faut pas croire qu'il en est toujours ainsi: parfois il n'y a aucun 'farang' pendant plusieurs semaines. Sur son site 'www.aids-hospice.com', le Dr. Wéry relate sans ambages son expérience avec ces volontaires occidentaux qui accomplissent, pour la plupart, un travail admirable mais dont les motivations ne sont pas toujours très claires. Comme on dit familièrement «A cheval donné on ne regarde pas les dents» et tous les bénévoles, expérimentés ou non, sont les bienvenus.

         Outre la salle d'attente du four crématoire, il y a d'autres 'départements', notamment dans un immeuble tout proche, à quatre niveaux, dont un entresol qui sert de musée historique et didactique sur le SIDA.


        Les étages supérieurs sont occupés par une cinquantaine de patients à l'état 'stationnaire'.

           A noter que ce bâtiment est coiffé d'une belle terrasse qui sert parfois de 'roche Tarpéienne' à ceux qui se condamnent eux-mêmes après avoir été surpris à enfreindre les lois très strictes qui gouvernent cette petite enclave expiatoire (tu ne commettras pas l'adultère, tu ne voleras point, tu ne fumeras pas…).


        On ramasse les morceaux. Personne n'en fait une maladie (sic). Ça libère une place. Les survivants ont une approche très pragmatique.


          Il y a des moines aussi. C'est normal pour un temple, mais ceux-là sont séropositifs. Se drapant encore dans leur dignité, quelques uns racontent qu'ils ont été contaminés en se faisant tatouer [des signes cabalistiques censés les protéger !]. D'autres disent qu'ils l'ont été avant de rentrer dans les ordres. D'ailleurs certains ont prononcé les vœux monastiques dès qu'ils ont su qu'ils étaient porteurs du virus (et avant de développer les symptômes bien sûr), pour échapper à l'ostracisme terrible dont sont frappés les sidéens 'laïques' en Thaïlande. Très peu avouent avoir enfreint les règles d'abstinence (de rapports sexuels et de prise d'intoxicants). Au Wat Phra Bath Nam Phu, ils conservent leurs privilèges et sont logés dans des ermitages ('kutis') séparés.


          Les travestis séropositifs ont aussi leur lotissement pavillonnaire : une rangée d'une quinzaine de maisons de poupée (sic), le long de l'allée principale, tout près du magnifique auditorium où ils interprètent des 'chorégraphies musicales' (avec des femmes, jeunes et moins jeunes, également contaminées) plusieurs fois pas jour, suivant les arrivages de bus chargés d'écoliers propres et disciplinés. On est perplexe, voire mal à l'aise, devant ces parodies de spectacles principalement destinés à récolter des dons. Les Thaïlandais savent rester dignes même dans le grotesque.


          Et puis il y a aussi quelques dizaines de séropositifs valides et sans signes particuliers (ni moines, ni travestis) qui résident là en permanence, exilés, proscrits, ne pouvant plus vivre dans une société qui les a inexorablement chassés. Ils habitent aussi dans de petits bungalows austères, employés à l'entretien des espaces verts, au nettoyage et à des tâches plus subalternes encore.


          Les chiens, assez nombreux au monastère, semblent représenter le seul rapport affectif qui soit encore possible pour ces citoyens déchus. Même les aides-soignantes ont leurs mascottes. Et elles ont besoin d'être soutenue moralement car c'est sur elles que repose tout le service de soins à l'hospice. Leur travail est particulièrement ingrat: elle changent les couches-culottes (abondamment souillées), nettoient des vomissures fort peu appétissantes, lavent des plaies remplies de pus et de sang, s'exposent à des maladies très dangereuses (comme la tuberculose, et sans oublier… le SIDA !), maternent des malades généralement confus et/ou agressifs, font la toilette de cadavres souvent peu ragoûtants…

[photo: Dr Yves Wéry]

          «Viens frère, tire un peu la couverture, et entre dans mon enfer… ». La conférence de Bangkok a certainement été bénéfique pour sensibiliser l'opinion publique. On a fait plus que soulever un coin du voile sur les abîmes profonds que cache cette pandémie. A l'instar du Dr Yves Wéry, d'autres éclaireurs signalent des pistes: ce sont souvent des chemins qui passent par le cœur, comme la fondation au nom évocateur de 'HEARTT 2000'*, crée par madame le Professeur Jureerat Bowonwatanuwong (de l'hôpital de Chonburi) et le Dr Philippe Seur, basé à Pattaya et spécialiste reconnu du VIH en Thaïlande, généreux 'distributeur' d'anti-rétroviraux, ces médicaments qui empêchent la réplication du Virus VIH chez les personnes infectées, leur permettant ainsi de reprendre une vie quasi normale.


En outre, les 'institutions' semblent enfin répondre à l'appel. Selon le témoignage des membres de Médecins Sans Frontières, il y a aujourd'hui un vrai débat public autour du sida en Thaïlande. On voit s'affirmer une volonté politique forte associée à un système de santé qui fonctionne bien. La production d'anti-rétroviraux génériques à moindre coût a permis de faire progresser l'accès aux soins et d'atténuer la stigmatisation des séropositifs. "Napha", le programme actuel d'accès aux anti-rétroviraux du Ministère Thaï de la Santé Publique est mis en place finalement et progressivement à travers tous les hôpitaux publics de district avec l'aide de la G.P.O. (Government Pharmaceutical Organization).


En Thaïlande, la courbe des niveaux d'infections serait à la baisse, grâce aux programmes de prévention, mais un long travail reste à faire avant que le Wat Phra Baht Nam Phu ne redevienne un paisible monastère.

Raymond Vergé

*HEARTT 2000: Help Ensure Aids Rescue Together in Thailand, i.e. Aidons Ensemble à Sauver les Personnes Atteintes du Sida en Thaïlande.
Contact : philthai@hotmail.com
Article associé: 
Philippe Seur, le «French Doctor» de Pattaya

*Site du Dr. Wéry: www.aids-hospice.com



16/03/2008
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