Turpitudes eurasiennes: 1ère partie

=Voyage à Bali=

'Où suis-je, quel jour on est, quelle heure il est, quel temps il fait…'. Un lundi matin comme les autres, Victor se réveilla de mauvaise grâce, l'esprit traversé par des images aussi absurdes que biscornues, certes pas des nuées de sens mais plutôt de petits nuages lourds d'inconséquences, où les effets le disputent aux causes, avec pour dynamique une apathie chaotique et volontairement subie.

Il lui fallait malgré tout résister à l'envie de sombrer, non pas dans la folie déjà prépondérante, mais dans les tourbillons désordonnés de ses rêves en lambeaux. Ceux-ci furent d'ailleurs vite chassés par le cauchemar du quotidien qui revenait à la charge, via le carillon féroce de la sonnerie du téléphone. C'était Maxime.

 

 

            «Salut Totor, ça te dirait de partir jeudi passer quelques jours à Bali aux frais de la princesse ? Y'aurait même un peu de thunes à se faire !

 

            -Non mais, c'est quoi encore ce plan foireux ? Ça sent l'arnaque ton truc ! Ho, Maxou, tu me fais pas d'embrouilles, hein ? Je préfère galérer à Bangkok que de me retrouver au gnouf chez les sauvages!

            -T'inquiète, y'a pas d'lézard, passe me voir ce soir, je t'expliquerai, tu me connais, non ?».

Maxime tenait le 'Cloud Nine' un bar-restaurant (et en gérait le personnel thaïlandais) pour deux Français qui se la jouaient 'big boss' tout en percevant le RMI depuis quelques années. Ils fréquentaient d'ailleurs un club de RMIstes qui se réunissaient régulièrement vers 17h/18h tous les jours dans la cafétéria d'une galerie marchande de Silom road.

C'était une sorte de bourse d'échange de tuyaux pour petits combinards à la coule et sous perfusion de l'État. Maxime et Victor n'étaient pas eux-mêmes prestataires mais ils s'y croisaient parfois. C'est même là qu'ils avaient sympathisé dès leur première rencontre. Ils avaient tous deux la trentaine bien entamée.

Victor arriva au 'Cloud Nine', vers 18h30, au moment où les néons criards viennent éclipser les timides halogènes. Maxime était en train de se prendre la tête avec le staff. Encore une fois, les serveuses lui demandaient d'intercéder pour elles auprès des patrons qui ignoraient allègrement tout ce qui touche aux lois sociales: salaire horaire minimal, jours de congés, prime de vacances, heures supplémentaires…

«Rien que du vocabulaire de cocos, et fainéantes avec ça !» rétorquaient systématiquement les deux compères en sirotant leur vermouth, lorsque d'aventure leur manager blasé venait se faire l'écho des revendications des employés.

Aussi, invariablement, Maxime proposait-il aux filles une grève générale ou bien une pétition signée par tous (lui compris), mais elles avaient peur de perdre leur emploi, et donc à chaque fois la discussion s'éternisait inutilement.

Le 'syndicaliste malgré lui' fut soulagé de voir arriver son pote qui lui servit de prétexte à point nommé pour clore le débat et il se mit à l'entretenir de l'affaire devant une petite mousse bien fraîche. Il s'agissait simplement de partir à Bali 'jouer au touriste' et d'acheter un billet Denpasar-Bangkok-Amsterdam pour un émigrant (semi-clandestin) chinois désireux d'aller s'établir en Europe.

Le tour de passe-passe devait s'effectuer au retour, dans la zone de transit de l'aéroport de Bangkok. Au départ, Victor devait se voir remettre un billet simple (Bangkok-Denpasar), 950 US$ pour payer le billet de retour, 300 US$ pour les frais de séjour, plus 1000 bahts pour le taxi et la taxe d'aéroport à Bangkok-Don Muang. Une fois revenu, il devait toucher 11 000 bahts de "salaire", montant forfaitaire basé sur l'absence de risques.

Comme il était libre de tout engagement, que l'argent lui faisait défaut et qu'il avait toujours voulu voir Bali, il considéra la proposition comme une aubaine, mais il restait méfiant et demanda à Maxime: «Mais dis donc, si c'est aussi relax et bien payé, pourquoi tu le fais pas toi-même, hein ?

-Hé, tu vois bien, j'suis coincé, ch'peux pas prendre quatre jours d'affilée comme ça, les 'boss', ils voudront pas, et puis y'a ma fille qu'a huit ans, sa mère s'en occupe pas, alors! Mais si t'es d'accord je vais te brancher avec Joe de Rotterdam, c'est lui le contact, moi je rabats les mules, haha ! Euh, excuse-moi…

-Ok, dis à ton Joe que je veux le voir, mon passeport est en règle, je peux partir jeudi sans problème.

-Eh bien, comme je savais que tu marcherais, je t'ai pris rendez-vous devant le Foodland de Patpong pour demain 16h. Il aura le 'Bangkok Post' sous le bras.  Vas-y, et n'oublie pas la photocopie des deux premières pages de ton passeport, c'est pour acheter le billet à ton nom».

 

 

 

 

 

 Du genre sec et nerveux, le Joe en question avait l'air [anachronique] d'un hippie attardé. La quarantaine désenchantée, il portait les cheveux longs, raides et roux fillasse, des lunettes aux montures en plastique véritable, une petite moustache soulignant un reste de virilité, une chemise en 'jean' soigneusement délavée, un pantalon de toile crème et des baskets blanches qui complétaient la panoplie de Mr Cool. Il arborait en permanence un petit sourire avenant qui le rendait presque sympathique, ou faux-cul, c'est selon.

Victor lui tendit la photocopie qui fut prestement pliée et enfournée dans la poche pectorale droite, derrière le paquet de Saï-Fon mentholées. En refermant le rabat d'un pression sur le bouton nacré, Joe, dans un anglais plutôt correct, assura son interlocuteur qu'il le convoquerait sous peu pour lui remettre les instructions par écrit. Tout allait bien se passer, insista le Batave.

Mais Victor dut très vite déchanter car le départ fut reporté une demi-douzaine de fois au moins, sous d'improbables prétextes, du genre: «L'avion est complet», alors qu'on lui avait confirmé la veille que le départ était imminent. Ces annulations systématiques firent traîner les choses pendant trois bonnes semaines, au bout desquelles il avait décidé d'oublier cette organisation de petits bricoleurs.

Et puis on lui annonça enfin que sa place était vraiment réservée et qu'il devait partir le surlendemain avec un autre Français recruté dans les mêmes conditions. Ils se retrouvèrent confortablement installés dans un des restaurants de l'aéroport où un Anglais, un Sino-Thaï et un Chinois de Singapour leur distribuèrent les paquets de dollars (avec les billets d'avion) sans même se cacher et sans craindre d'être vus.

Une telle légèreté ne parut pas très bon signe à Victor. Néanmoins, la dynamique étant lancée et les ripailles terminées, ils embarquèrent sans état d'âme.

Cela se passait en septembre 2000, les attentats de New York et Bali étaient encore tout simplement inimaginables. Le compagnon de voyage était plutôt sympa et faisait preuve d'une certaine expérience des voyages, ce qui se révéla très utile par la suite.

Détail cocasse: à l'enregistrement, ils s'étaient présentés à deux comptoirs différents (pour brouiller les pistes!): le copain se vit informer [par la préposée thaïlandaise] qu'avec un billet simple, il risquait d'avoir des difficultés à obtenir un visa d'entrée en Indonésie. Par contre le préposé voisin ne prit pas la peine de prévenir Victor d'un problème possible.

Or, à Denpasar, au passage de l'immigration, le policier indonésien annonça fort civilement à Victor, avec circulaire administrative à l'appui et en anglais, qu'il ne pouvait lui délivrer un visa d'entrée pour cause de défaut de présentation d'un billet retour ou de tout autre titre de transport lui permettant de quitter le pays, mais, ajouta-t-il d'une voix suave et rassurante, s'il lui versait quelque 30 US$ séance tenante, il était prêt à lui faciliter la tâche.

Ne tenant pas à compromettre "l'opération", Victor lui proposa 20 dollars que le prébendier se hâta d'accepter sans vergogne et aux yeux de tous. Cela semblait apparemment être dans la norme, mais lorsque le pote, qui était juste derrière, s'avança à son tour, ce même policier lui tamponna le passeport sans rien réclamer. Drôle de tombola !

Après l'installation à l'hôtel, leur premier souci fut d'acheter les billets de retour (Denpasar-Bangkok-Amsterdam) en réservant pour le dimanche soir, 21h, sur la KLM, suivant les instructions reçues au départ. Mais patatras, l'employé de l'agence leur annonça que ce vol n'existait plus, le calendrier des rotations ayant changé un mois auparavant. Bravo les p'tits gars de la filière clandestine, de vrais pros!! Ils avaient consulté des horaires périmés…

Après plusieurs communications téléphoniques avec le "2ème contact" à Bangkok pour différer le rendez-vous lors du transit et des allers-retours à l'agence, ils prirent deux places pour le lundi matin sur la même compagnie. Il ne leur restait plus qu'à se baguenauder 72 heures autour de la plage de Kathu, infestée de surfeurs australiens et de vendeurs de souvenirs en tous genres. Malgré les averses de mousson qui gâchaient un peu les ballades quotidiennes, l'endroit ne manquait pas de charme, si l'on fait fi du côté résolument mercantile.

Ils trouvèrent l'architecture beaucoup plus 'exotique' qu'en Thaïlande mais se lassèrent vite des rues qui ne sont qu'une suite de boutiques et de restaurants (plutôt élégants mais en trop grand nombre).

Ils assistèrent à un combat de coq, assez répugnant, vue la cruauté hystérique des parieurs...

et à une crémation traditionnelle sur la plage, avec immersion des cendres du défunt et distribution de fleurs bénies par le prêtre officiant.

             Le séjour se déroula sans incident notable mais de retour à Bangkok, il se produisit un petit 'SNAFU' (i.e. Situation Normal All Fucked Up, comme disent les militaires américains qui ont le sens du raccourci).

            Selon les instructions, ils devaient donc descendre à l'escale technique pour remettre discrètement à un Singapourien (dans les toilettes de l'aéroport) les billets, les cartes d'embarquement et les autocollants intitulés "Transit" pour que deux Chinois puissent prendre leur place, mais le personnel navigant de la KLM, ayant moult fois, et depuis des mois, observé le petit manège, insista pour garder leur passeport, en promettant de leur rendre en mains propres dès qu'ils remonteraient dans l'avion…

Ils prétextèrent l'achat de produits détaxés (nécessitant donc une pièce d'identité), puis s'embrouillèrent dans l'argumentation, et, pris de panique, forcèrent leur passage vers le couloir, bousculant presque une hôtesse trop zélée.

Quittant le satellite au pas de course, obnubilés par la sortie, il leur parut incongru de s'arrêter aux toilettes pour transmettre les documents et, encore haletants, passèrent les contrôles sans encombres.

Plus tard, affalés sur la banquette arrière du taxi qui les ramenait en ville, ils eurent une pensée furtive pour les deux Chinois qui avaient raté leur correspondance.

Mais très vite, Victor revint à ses propres soucis: comme la 'mission' avait lamentablement échoué (et qu'ils ne toucheraient rien de plus), il lui fallait désormais trouver autre chose, ne serait-ce que pour payer son loyer ! A suivre… (Raymond Vergé)



28/03/2008
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